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France

 

Directeur de publication

Moussa T.  Yowanga

Rédacteur en chef

 Ahmat Zeidane Bichara

 Siège :  France

 Email :  raf.journal09@gmail.com

Géo-localisation

Publié par Ahmat Zeïdane Bichara/Moussa Torna

Monsieur Maxwell Loalngar, vous avez travaillé pendant plusieurs années au journal le temps avec monsieur Michaël Didama, qui fut déjà à cette époque votre directeur de publication. Le paysage médiatique, politique et surtout social du Tchad vous semblez bien le maîtriser. Nous possédons encore des souvenirs de vos articles pointus, voir crus qui exprimaient un ras-le-bol ou qui réclamaient justice au peuple tchadien. Souvent, à la parution de vos articles, on vous avait vu fier de ce que vous écriviez ou donniez comme informations. Aujourd’hui, nous apprenons que vous êtes finalement à Genève en Suisse après des études à l’Institut de Hautes Études internationales et du Développement. Malgré que nous ne savons rien de ce que vous avez fait comme études. Nous y reviendrons prochainement. Nous vous remercions d’avoir accepté cet entretien pour parler de votre pays le Tchad, du journalisme, de la diaspora tchadienne en Suisse et de votre vision politique, s’il existe.

Maxwell

RAF : Beaucoup de gens vous connaissent sous cet unique prénom de Maxwell. Pas plus ! Alors, n’est-ce pas l’occasion de vous faire connaître ?

Maxwell Naringué Loalngar : Merci pour l’opportunité que vous m’offrez de sortir de mon silence même si je ne suis pas aussi silencieux que ça ! Cela dit, mon cher Zeïdane, vous avez l’ingéniosité de vouloir des réponses aux questions que vous ne posez pas. Autant vous en donner pendant qu’on y est ! Comme vous le dites bien ci-haut, j’avais travaillé au Journal Le Temps dont j’étais devenu le rédacteur en chef d’ailleurs et ceci, avec Michaël Didama qui en est toujours le directeur de publication. Je confirme que cette période fut, dans le métier, la plus stimulante et en toute modestie j’avoue en avoir été bien fier. Faire ce métier avec autant de passion dans cette période de l’histoire sociopolitique du Tchad, l’une des plus difficiles et sous une permanente épée de Damoclès d’un pouvoir retors à la critique, il faut reconnaître que ce n’est pas rien. Au-delà du devoir d’informer et du rôle de garde-fous de la démocratie et des libertés que nous endossions,  ce fut un sacrifice au regard du contexte de l’époque et devant la démission de l’élite qui amena la presse privée indépendante de l’époque à jouer pratiquement le rôle dévolu aux élites et à une opposition responsable et regardante sur les intérêts supérieurs du peuple dans son ensemble. Avoir conscience de contribuer à la défense des idéaux de justice et de liberté, est forcément une source de contentement. Après cette expérience fastidieuse, je suis alors parti du journal et du pays en octobre 2006 pour la Suisse notamment à Genève et à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) où j’ai suivi un programme sanctionné par un diplôme de 3ème cycle en études du développement axé sur la coopération internationale au développement entre conflits et paix. Voilà un peu.Quant à la question tenant au prénom, c’est plus facile pour les gens de retenir et prononcer Maxwell. Sinon, j’avais toujours eu comme signature de mes articles Maxwell N.(pour Naringué) Loalngar et quelques fois Manalo pour ne pas donner l’impression d’être le seul à avoir presque écrit un numéro du journal quand j’avais plus d’articles dans une même parution.

En survolant les réseaux sociaux, nous découvrons que vous publiez souvent des messages religieux de l'Evangile tiré du site « Top Chrétien ». Est-il compatible de parler de la bonne nouvelle de Jésus, tout en dénonçant ce qui se passe dans votre pays avec la dernière énergie, voir avec colère au ventre ?

Vous savez, Christ a toujours été du côté des pauvres et des opprimés et je ne crois pas qu’être chrétien ou musulman suppose se désintéresser de la politique qui est une affaire de tous parce qu’elle gère les affaires de la cité, du pays. Sans être dogmatique, le chrétien ou le musulman, surtout sur ce terrain-là, doit agir pour inverser positivement la gestion des affaires publiques dans l’intérêt de tous et cela dans le respect strict de la laïcité républicaine. Je ne m’inscris pas dans l’obscurantisme religieux qui enfume politiquement les masses et les transforme en monstres. Les valeurs qu’enseigne le Christ, à savoir l’amour du prochain, le droit, la justice, que les musulmans font aussi leurs, devraient servir à construire une société, certes pas parfaite parce que humaine, mais qui tende vers plus de justice, condition sine qua none de la paix. J’aime bien souvent rappeler cette citation, que l’on allègue selon différentes versions à plusieurs personnages, de Martin Luther King à Edmund Burke dont on tiendrait la version suivante : « Le mal triomphe à cause de l’inaction des hommes de bien. » Alors, si les hommes et les femmes de bien qui se confient en Dieu, s’engageaient en politique, non pas pour imposer leurs religions aux autres, mais pour faire triompher les valeurs du Bien pour que nous ayons un Etat de droit et de justice dans l’intérêt de tous, ce serait appréciable.Reste que je ne suis pas du tout un saint et ce que vous lisez sur mon mur social est un peu mon petit-déjeuner ou mon déjeuner – c’est selon le moment du post, que je partage avec les amis et le public sur le réseau social. Le contenu s’adresse autant à moi qu’à tous ceux qui estiment bien s’en inspirer. Si cela nous aide à nous améliorer et rejaillit positivement sur notre entourage et sur les actions individuelles pour le bien de tous et de notre pays, ce sera tant mieux !

Ne vous sentez-vous pas gêné de dénoncer la mauvaise gouvernance de votre pays, rien qu’avec des nouvelles qui vous parviennent du pays, sans que vous ne les eussiez vus avec vos propres yeux ? Dieu ne serait-il pas un jour en colère contre vous ?                                                                          

Rires ! Vous êtes mieux placé pour savoir que dans le milieu qui est le nôtre l’on vérifie et recoupe toujours les infos avant de les publier ou de les commenter. Et il arrive quelques fois sinon souvent qu’on soit mieux informé depuis l’étranger que des gens qui vivent sur place et marquent leur surprise quand on les appelle pour vérifier tel ou tel fait.

Actualité oblige. Maître Jean-Bernard Padaré, l’ancien ministre de Justice et Garde des Sceaux a été condamné à douze mois de prison avec sursis dans une affaire de tentative d’escroquerie, dit-on, ceci après avoir passé quelques jours de garde à vue et reste poursuivi dans deux autres affaires de détournement et de menaces de mort. Croyez-vous vraiment à cela?

Que j’y crois ou pas, l’affaire est entre les mains de la justice et c’est à elle de nous dire en toute indépendance et toute transparence ce qu’il en est.

Vous, en tant que journaliste qui connaissez bien certains dossiers tchadiens, quelle analyse faites-vous de cette situation?

Maître Padaré, lors de son passage au ministère de la Justice et Garde des Sceaux, a sans doute fait de l’ombre à certains personnages du sérail et s’est par conséquent fait des ennemis dans son propre camp même si par ailleurs son activisme au service d’un pouvoir décrié lui a valu des ressentiments des citoyens. Cela dit, le public a eu droit à un enregistrement audio dans lequel Padaré et l’ancien ministre et directeur de cabinet du président Déby, Ahmat Mahamat Bachir, échangeaient sur une douteuse affaire de sous qui a soulevé des soupçons de corruption. Et il est curieux que l’ancien Garde des Sceaux se retrouve du coup tout seul dans l’engrenage d’une machine judiciaire visiblement instrumentalisée pour le broyer. Mais où est donc Ahmat Bachir pourtant incriminé lui aussi, est-on en droit de s’interroger ? La preuve qu’il s’agirait, dans cette affaire, de noyer un « chien », s’il y en a un, est qu’on ressort du buisson politico-maffieux d’autres plaignants avec d’autres chefs d’accusation. Cela, pour brouiller les pistes et faire oublier la curieuse affaire initiale qui met en cause le duo Padaré-Bachir. Au finish, le sieur Bachir qui, aux yeux du public, n’a pas du tout une bonne réputation, est pour l’heure hors de portée de la justice et cela pose problème.

Que se cache-t-il derrière cette arrestation ?

L’on ne dira pas le droit à la place du tribunal en charge du dossier mais au regard des éléments et des circonstances dans lesquelles l’affaire a émergé et le fait que l’ancien ministre comparaisse en procédure d’urgence font peser le doute sur toute l’affaire. Et c’est à la justice de se saisir de son indépendance pour faire toute la lumière sans épargner quelques pontes fussent-elles proches du président. Ce qui n’est pas le cas pour l’heure.

Finalement, peut-on dire que le président Idriss Dèby est juste en ayant une bonne gouvernance aux lèvres ?

Votre question est toute la réponse ! La justice n’est pas dans les propos mais dans les faits. Et si le président Déby ne fait rien pour traduire dans les faits la belle phraséologie dans ce sens, on ne peut pas parler de justice. Cela dit, il est vraiment désolant que le Tchad n’ait pas fait, pendant les 24 ans de pouvoir d’Idriss Déby, un pas qualitatif vers l’Etat de droit et de justice ! Au contraire, il est loisible de constater que la justice a reculé sur tous les plans. Qu’est-ce que la justice au Tchad aujourd’hui ? Elle n’existe pas tout simplement, supplantée qu’elle est par l’institutionnalisation d’un communautarisme régnant qui impose ses mœurs, us et coutumes à l’ensemble d’un pays, celles-ci prenant le pas sur les lois républicaines.  À l’arrivée, le président Déby, tout en démontrant qu’il est le président d’une communauté à part, au-dessus de la République, une communauté qui assujettit les autres communautés et s’en sert juste pour donner une coloration républicaine à son pouvoir  – un président partisan pour reprendre le titre de l’article d’un ancien confrère aîné devenu d’ailleurs son communicant et qui doit vous dire quelque chose, passe pour être un pur théoricien des formules tapageurs, creuses et « à l’emporte-pièce »(sic). Sinon comment comprendre que le désordre va crescendo quand il proclame la fin de la « kermesse du désordre », que l’impunité abonde quand il jure presque sur le Coran qu’il ne couvre personne et que c’en était fini de l’impunité, que la prédation et le pillage des ressources nationales continuent de plus belle quand il martèle le contraire et chante la moralisation de la vie publique, bref, que la République se meurt quand il proclame la « renaissance » nationale devenue aujourd’hui la tasse de thé que l’on force presque tout le monde à boire, à force de nous la rabâcher sans cesse à grand renfort de griots ?! Même la liberté qu’il avait promise, en retenant pour lui et les siens l’or et l’argent du peuple, s’est davantage réduite en peau de chagrin ces dernières années. Pendant 24 ans, Déby a abreuvé les Tchadiens de formules  lénifiantes et à « l’emporte-pièce » pour les endormir et c’est déplorable que nous en soyons à ce constat !

En s’appuyant sur cet adage : « un arroseur, arrosé », peut-on dire qu’aujourd’hui, c’est le tour de maître Jean-Bernard Padaré. Et que demain, peut-être, la justice entendra par exemple Ahmat Mahamat Bachir, Mahamat Ali Abdallah, Nocky Djédanoum, Hassan Sylla Ben Bakari, voir Dèby lui-même ?

Rires ! Vous savez, Déby et son parti ont fait du Tchad un véritable capharnaüm où tout peut arriver. Le fait que vous mettiez dans le même tas quelques personnalités aux réputations équivoques avec un personnage qui, quoi qu’on dise à son sujet, reste quand même un des rares éminents hommes de culture que compte ce pays, en dit long à ce propos.  Mais soyez rassuré, tout peut arriver, tout le monde peut être traîné devant le juge sauf Déby et ses proches. Il peut arriver un jour que pour mettre un bémol aux critiques l’accusant d’épargner ses parents, il en fasse arrêter pour la forme quelques uns, juste pour la forme car n’allez pas voir s’ils seront effectivement entre les quatre murs d’une prison. Seul Dieu sait combien sont ceux qui ont commis des forfaits et qui ont passé une ou quelques nuits dans une cellule !

Pensez-vous comme « monsieur tout le monde », que le président tchadien ne punit pas ses parents ?

Je n’ai pas besoin de le penser, les faits sont là qui parlent… ! Le citoyen lambda n’est pas aussi dupe qu’on le croit et c’est sans doute à raison qu’il perçoit ainsi les choses.

Vous êtes en Suisse dans un pays calme et surtout de paix. Vous provenez d’un pays où la paix se définit parfois par les armes. N’avez-vous pas eu du mal à vous comporter comme on pourra le dire en français facile ?

Rires ! Tous les Tchadiens ne sont pas belliqueux et je n’ai personnellement pas eu de soucis de cet ordre.

Voit-on d’un bon œil tous les tchadiens de la même façon que tous les étrangers ?

C’est quand même frappant que les idées reçues soient tenaces et que l’image de belliqueux et de guerriers nous colle partout ! Ceci, au point que quand on rencontre un Tchadien sympathique avec qui aborder les choses autrement, on le prend pour tout autre Africain sauf un descendant des Sao.

Quelle place occupent-t-ils ?

Bof, je dirais que nous ne courons pas les rues de Suisse ou d’Europe que décliner son identité de Tchadien suscite toujours la surprise. Une fois sur trois on a la chance de tomber sur quelqu’un qui rencontre pour la première fois son « ancêtre du Djourab » !

 Nous n’avons jamais entendu parler d’un voyage d’idriss Dèby en Suisse. Qu’est-ce qui explique cela ?

Il était pourtant venu au 13ème sommet des Chefs d’Etat de la francophonie les 23 et 24 octobre 2010 à Montreux. Pour le reste, son agenda officiel ou privé et aussi celui des autorités suisses peuvent expliquer le fait qu’il ne vienne pas souvent en Suisse.

D’ailleurs, le président tchadien est-il le bienvenu en Suisse ?

Bienvenu ou pas, vous savez que les Etats n’ont que des intérêts à faire valoir et dans ce cadre-là rien ne l’empêche d’y venir. À ce que je sache la Suisse n’a pas émis de restrictions à l’encontre d’officiels tchadiens ni de leurs familles. D’ailleurs Déby n’est pas le seul autocrate à y mettre les pieds.

Dans la parution du classement mondial de la presse 2014, le Tchad (139e), qui s’est distingué en 2013 par des arrestations et poursuites abusives de journalistes, perd 17 places. Quel commentaire en faites-vous, à RSF et au peuple tchadien?

Le classement du Tchad découle d’un constat que vous faites si bien vous-mêmes d’ailleurs : arrestations et poursuites abusives de journalistes. Nous nous souvenons encore, comme s’il s’agissait d’hier, des tracasseries subies par nos confrères au pays pendant cette période. Fort heureusement, des gens se sont mobilisés un peu partout pour relayer leur cause ; un artiste tchadien, Flavien Kaarkasson,  s’est notamment démarqué de la plupart de ses pairs qui font fort dans le « griotisme » envers les autorités,  en observant des jours de grève de la faim sur le parvis des droits de l’Homme, au Trocadéro, à Paris pour interpeller l’Occident en général et les autorités françaises en particulier sur le sort de ces journalistes. RSF n’a donc rien inventé et son action est à saluer car sans elle il est fort à parier que la liberté d’expression notamment celle de la presse risque d’être à jamais bâillonnée au Tchad et partout ailleurs. Le peuple pour sa part doit savoir que son soutien, dans ces circonstances, à ceux qui lui servent de porte-voix, de garde-fous de leurs libertés et de la démocratie, est assez important. Les journalistes travaillent déjà dans un environnement difficile à tout point de vue et sont réconfortés par les marques de sympathie et de soutien des masses et des autres élites. 

Avec quel regard, vous en tant que journaliste tchadien, surveillez-vous les actions ou les activités de Reporters Sans Frontières ?

RSF fait toujours son travail avec professionnalisme, sérieux et a démontré jusque-là son utilité partout où la liberté d’expression et d’informer est menacée. Une raison assez suffisante pour l’encourager et le soutenir plutôt que de le surveiller.

En 2002, un journaliste tchadien dont je tais le nom, déclare devant une dizaine de personnes que : « Reporters Sans Frontières n’intervient uniquement au Tchad que pour défendre des journalistes du sud. Ceux du nord sont en majorité considérés comme « des amis » d’Idriss Déby. Si vous étiez là, quelle aurait été votre réaction ?

 Au regard de l’action menée et du crédit capitalisé pour ce faire par RSF et ce, de par le monde, le taxer d’intervenir pour telle catégorie au détriment de telle autre, me semble irréaliste, à la limite irresponsable. Il y a des individus qui veulent formater et mettre dans les moules idéologiques et divisionnistes qu’ils appliquent au Tchad, tout étranger qui y met ses pieds. Et quand cela ne prend pas, parce que l’étranger a un peu de la suite dans les idées pour comprendre les enjeux et saisir la juste portée des choses, ils montent sur leurs grands chevaux pour le traiter de tous les noms d’oiseau.  Cela dit, RSF avait plusieurs fois, notamment en 2006, bien défendu Al-hadji Garondé Djarma qui collabore pourtant avec les médias généralement dits « sudistes » ! Vous-même, si je ne me trompe pas, RSF vous avait défendu un peu avant cette période quand vous étiez en butte à l’hostilité des oulémas suite à un article signé de vous, dans le quotidien pro-gouvernemental Le progrès, dénonçant l’exploitation mercantile des élèves d’écoles coraniques. Où est alors le parti pris de RSF ? Il y a visiblement des gens qui ont intérêt à entretenir la division et l’opposition nord-sud dans toutes les couches socioprofessionnelles du pays. Ceci, pour empêcher une dynamique d’ensemble qui puisse permettre enfin au Tchad d’être un Etat de droit et de justice dans l’intérêt de tous sans exception selon le mérite et le droit de chaque citoyen peu importe sa région ou son appartenance ethnique et religieuse. Curieusement, ces gens-là sont assez souvent du même bord dont ils s’affichent en porte-paroles. Cela est très déplorable !

 Monsieur le journaliste, je n’arrive pas à admettre que les opérateurs téléphoniques français n’intègrent pas encore la télévision tchadienne parmi les bouquets africains. A quel niveau se situe le vrai problème ?

Le problème n’est pas de savoir si les opérateurs français refusent d’intégrer la télévision tchadienne à leurs différents bouquets mais bien de savoir ce que la télé-Tchad fait pour y être intégrée. Les opérateurs sont des prestataires de contenu et si la télé-Tchad ne propose pas un contenu vendable, il n’est pas surprenant que les opérateurs français ne s’y intéressent pas.

Monsieur Loalngar, le journalisme tchadien est-il en retard en termes de traitement de l’information ou bien est-il dans une bonne direction comme celui que vous rencontrez en Europe, surtout en Suisse ?

Je vais peut-être vous surprendre et sans entrer dans les détails, il a même régressé et a du chemin à faire ! On a d’une part une presse publique, où il y a pourtant des hommes et des femmes de talents, mais qui passe délibérément à côté du professionnalisme pour se complaire dans un « griotisme » maladif – impossible de suivre un élément dans lequel ne sont mentionnées les mérites des autorités à commencer par la première d’entre elles même si elles n’ont rien à y voir ! D’autre part, on a une presse privée qui ne manque pas non plus d’hommes et de femmes de talents mais qui a perdu de son allant et de sa qualité. Ceci, sans doute à cause d’une guerre insidieuse et sans relâche que mène contre elle le pouvoir et ce, par tous les moyens possibles y compris sonnants et trébuchants, une nouvelle génération d’acteurs portés plus sur le gain facile que le professionnalisme, le manque de formation, etc.

 Maxwell, lequel de ces deux personnes morales ou partis politiques vous revient le plus dans la bouche: le MPS ou l’opposition tchadienne ? Lequel des deux commet-il assez de péchés mortels contre le peuple tchadien ?

 Les deux jouissent d’à priori défavorables selon que l’on se place d’un côté ou de l’autre. A postériori, lorsque l’on évoque la navigation à vue, la stagnation, les maux qui minent et rongent notre pays depuis plus de deux décennies, immanquablement c’est le MPS qui les porte.Quand il s’agit d’égratigner l’inconstance et l’incohérence dans l’action pour inverser cette mauvaise tendance, c’est vers le second que l’on se tourne. Je ne fais pas de fixation mais entre les deux bords s’il y a un qui se fait coupable de péchés mortels contre le peuple tchadien – comme vous l’insinuiez, c’est sans doute bien celui qui le maintient depuis 24 ans dans une situation de plus en plus difficile en entretenant l’injustice, la corruption, le pillage des ressources, l’impunité, en creusant les inégalités et par-dessus tout en empêchant l’alternance démocratique. Sérieusement, 24 ans de pouvoir sans partage, à casser les ressorts de la démocratie et de l’Etat de droit, à détruire le tissu socio-économique, à désarticuler, désintégrer et démolir l’Etat et la République au profit d’un communautarisme régnant, c’en est assez ! Il y a, au sein de l’opposition mais aussi dans la société dite généralement civile, des hommes et des femmes responsables, capables et de qualité, portés sans doute mieux vers plus de justice et le droit, auxquels il faut donner l’opportunité de se mettre enfin au service de leur pays. Et même si d’aventure le pouvoir MPS devrait avoir fait des choses louables, ce n’est pas une raison qu’il ait l’exclusivité de la gestion du pays, il est plus que temps d’essayer autre chose !

 Le président tchadien a plus ou moins 24 ans au pouvoir. Avez-vous des choses à dire sur cet aspect politique qui touche à l’alternance démocratique de votre pays?

En 1996, Idriss Déby promettait aux Tchadiens, du moins à ceux qui y croyaient, qu’il allait être fier de faire du Tchad un pays démocratique en rendant possible l’alternance par son départ du pouvoir au terme de ses deux mandats qui finissaient logiquement en 2006. Promesse qu’il n’avait, hélas, pas tenue et qui n’engageait d’ailleurs que ceux qui y avaient cru, comme il est de bon ton de le souligner en politique. Il aurait tenu parole qu’il serait rentré définitivement au panthéon de l’histoire du Tchad, quel que soit ce qu’on lui reprocherait après. Qu’à cela ne tienne, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas dit-on, alors il a toujours l’opportunité de se rattraper. L’alternance c’est maintenant et il doit s’y employer sinon ce capharnaüm nous sautera tous à la figure car il risquera de ne plus avoir ni le temps ni l’énergie encore moins les moyens pour le faire, ce sera tard. Que les glorioles émises et reprises sur toutes les ondes publiques du pays, par des gens qui ne cherchent que des strapontins et veulent tout sauf le salut du Tchad, ne l’enfoncent pas dans l’erreur qu’il suffit à tout pour ne pas prendre la décision réfléchie, en âme et conscience, de passer la main à un autre Tchadien et de consacrer ainsi l’alternance.Quelles que soient les merveilles qu’il aura réalisées ou commencées – ce qui reste encore à être éprouvé, et qu’il devrait achever comme le lui suggèrent et laissent entendre ses thuriféraires, il doit se dire qu’il n’est pas le seul à le faire. La construction d’un Etat ne s’achève jamais et ne saurait être l’œuvre d’une seule personne. Chacun vient poser sa pierre, s’en va et un autre vient bâtir dessus. Il a fait son temps et tout ce qu’il pouvait faire, c’est à d’autres de reprendre le relais pour continuer cette œuvre-là en la corrigeant et l’améliorant. Il est donc temps qu’il passe la main sinon c’est sa main qui le passera !

Qu’est-ce qui explique le silence de votre pays ? Et d’après vous, que doivent faire les journalistes tchadiens pour que Dèby quitte le pouvoir ?

Ce silence s’explique par les intimidations et la peur instillées par la police politique (la fameuse A.N.S.), la propagande « stigmatisante » et l’insolent accaparement des richesses du pays qui feraient passer ceux qui refuseraient d’aller à la soupe et de se compromettre pour des ringards, des aigris. Cela dit, on ne doit pas se tromper de combat et perpétuer les erreurs qui rendent le changement impossible jusqu’aujourd’hui ! Faire partir du pouvoir Idriss Déby n’est pas l’affaire des journalistes, du moins pas en tant que professionnels de l’information. Si, en tant que citoyens avant tout c’est aussi leur combat, leur combat est d’abord celui de l’information qui contribue d’une manière ou d’une autre au changement voulu par tous. Je dis ça parce que pendant longtemps tout le monde, à commencer par les premiers concernés, à savoir les citoyens et une importante frange de la classe aussi bien politique qu’intellectuelle, a cru que c’était du ressort de la presse notamment privée et indépendante de lutter pour le changement. Cela, au point que nous avons assisté à une démission totale des élites et des masses qui ont fait jouer leur rôle à cette presse-là qui n’avait pas d’autre choix que de s’engouffrer dans cette brèche, la nature ayant horreur du vide. Le pouvoir l’a compris qui a combattu acharnement cette presse, par tous les moyens possibles jusqu’à l’épuiser et, au finish, tout le monde se plaint aujourd’hui que cette presse-là ne joue plus ce rôle. Il n’est pas surprenant que tout le monde soit aujourd’hui résigné au point où l’on se demande par où viendra le changement. Les journalistes ont le devoir d’informer et, dans le contexte qui est le nôtre, d’informer sur les tares de la gouvernance, les injustices que fait subir au peuple ce pouvoir, en relevant le communautarisme anti national et anti républicain qui règne, appauvrit et opprime. Ceci, de sorte à donner simplement du contenu justificatif à la lutte des élites et des masses. Ce que les journalistes tchadiens peuvent donc faire c’est de relayer et d’accompagner l’action des élites et des masses qui doivent désormais être en première ligne de la lutte pour le changement afin de donner au pays et surtout à leurs enfants et aux générations futures un avenir digne et épanouissant dans l’universalité.

Nous vous proposons de terminer cette interview avec la mort de monseigneur Ngartéry Mathias. Est-elle politique ou bien religieuse ? Et, vous, avez-vous quelque chose qui vous tient à cœur, beaucoup plus prioritaire que le décès de Ngartèry Mathias, que certains prêtres jésuites décrivent comme « un bon alcoolique » qui prenait son petit déjeuner avec un verre de Johnnie Walker de 40% ?

Tout d’abord, paix à son âme ! Cela dit, je ne lis pas dans la marre à café pour savoir si sa mort est politique ou religieuse. S’il y a eu des éliminations politiques par le passé, reste à définir ce que vous appelez mort religieuse. Mais politique, religieuse ou pas, c’est Dieu qui a le dernier mot sur la vie des humains. Quant à l’action passée de l’archevêque Mathias Ngartéry auprès du politique, à laquelle vous faites sans doute allusion, chacun peut y aller de son avis. Il est évident que nous aurions voulu qu’elle consiste à montrer la voie de la raison et à apporter la lumière pour aller dans le bon sens que d’appuyer une certaine politique ou de lui venir à la rescousse.Quant à prendre son petit-déjeuner avec un verre aux effluves de « l’infatigable marcheur » mondialement connu, c’est une affaire personnelle que je ne saurais commenter. Etait-il le seul dans ce cas ? Que ceux qui le décrivaient ainsi et qui n’ont rien à se reprocher, aillent les premiers jeter la pierre sur sa tombe… Tiens, on entend dire souvent des choses pareilles du président Idriss Déby Itno ! Après tout, ce sont des humains comme tout autre et chacun a un péché mignon pourtant.S’il y a quelque chose qu’il me tiendrait à cœur de dire, après ce large tour d’horizon, c’est de dire aux Tchadiens dans leur ensemble de ne pas se laisser tomber aussi facilement dans le panneau de la propagande ambiante généralisée qui leur ferait croire qu’ils vivent une ère dite de « renaissance »nationale. Car c’est une façon de les endormir pendant que l’édifice chancelle en réalité et qu’ils sont utilisés pour des finalités qui ne sont ni les leurs ni celles du Tchad. Il est temps que les gens libèrent leur esprit critique et prennent du recul pour mieux apprécier les choses comme il se doit. Les élites, les journalistes compris, doivent être les phares debout pour montrer la voie aux masses dans ce sens. Bref, avec un pouvoir, des hommes et femmes éclairés, intègres et responsables, le Tchad, sans besoin de propagande résurrectionnelle chantée aux firmaments, est capable de beaucoup de choses meilleures que celles que l’on nous fait voir en boucle aujourd’hui. Car il y a plus de gâchis qu’on ne le dit !

Propos recueillis par Ahmat Zéïdane Bichara et Moussa T. Yowanga

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