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France

 

Directeur de publication

Moussa T.  Yowanga

Rédacteur en chef

 Ahmat Zeidane Bichara

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Publié par Ahmat Zeïdane Bichara

Lettre ouverte au Président de la République le Maréchal Idriss Deby Itno

Déli Sainzoumi Nestor, auteur de L’Empreinte des Saigneurs

J’ai lancé le débat autour de la nomination du vice-président, non pas, au titre de journaliste ou de Directeur de publication; mais en tant qu'intellectuel et c'est un article scientifique. C'est une contribution dans un débat sur la chose publique, c'est-à-dire République.

Email : delinestor@yahoo.fr

Excellence Monsieur le Président de la République, depuis 1990, vous avez hérité d’un Tchad au visage multiethnique, un pays aux rivalités belliqueuses et guerrières. Au moment où vous vous préparez à briguer un sixième mandat, je me fais le devoir de vous siffler à l’oreille pour vous dire qu’il est temps d’attaquer de front la problématique Nord-Sud. Et je pense que c’est à travers la bonne nomination prochaine d’un Vice-président de la République que réside la solution à tous nos maux. Si, la création d’un tel poste peut apporter un plus à l’unité et à la consolidation de la solidarité nationale, il serait préférable de se fixer quelques critères, des préalables et conditions pour la désignation du futur « élu ». Je n’ai pas perdu de vue que la désignation du Vice-président relève du pouvoir discrétionnaire du Maréchal du Tchad. Mais, en aucun cas, il ne doit être une banale formalité.

Excellence Monsieur le Président, dans le contexte actuel, animé (malheureusement) par de nombreux foyers de tension, des conflits agriculteurs/éleveurs et intercommunautaires, il serait judicieux de trouver, à travers cette nomination, la panacée à nos maux. Au-delà de la personnalité et du profil du tout premier Vice-président la République du Tchad, nous vous proposons de regarder du côté de la question du vivre-ensemble. Cette énième personnalité de la République, si elle peut être utile au Tchad de la 4ème République, doit travailler pour taire nos querelles intestines. Ce qui suppose, un homme au-dessus de toute appartenance communautaire et clanique ; un homme non seulement intègre mais neutre, respectable, libre de tout engagement. Sachant que le Tchad vient de loin, vous devriez écarter de votre esprit, ces hommes mus par le goût du lucre !

Le fait ethnique depuis la période précoloniale

Monsieur le Président de la République, vous l’aviez su bien avant moi qu’au Tchad, l’ethnie a été depuis l’époque précoloniale, à la base et au cœur de tous nos conflits. Déjà au 13ème siècle, les rivalités entre les grands royaumes à savoir les royaumes du Kanem, du Ouaddaï et du Baguirmi ont fait couler du sang. Ces rivalités primitives étaient traversées par la mobilisation politique des identités ethniques. En lisant Pages d’histoire du Kanem, pays tchadien (1990) de Jean-Claude Zeltner, nous apprenons qu’au « cours du 14ème siècle, douze rois sur quatorze (du Royaume du Kanem) meurent de mort violente. Un est assassiné, quatre sont tués en combattant les Saw (c’est-à-dire les Sao), six en s’opposant aux Bilala ». Un digne fils du Tchad, Varsia Kovana à travers ses recherches nous a fait comprendre dans son livre Précis des guerres et conflits au Tchad(1994) que « c’est dans le but de rétablir l’ordre dans une région en proie à des troubles violents » que les Européens sont venus au Tchad. Et l’histoire nous révèle qu’avant le 11 Août 1960, le Nord du Tchad (islamisé à partir du 17ème siècle) était déjà à prédominance musulmane et comme le souligne Roné Beyem dans Tchad l’ambivalence culturelle et l’intégration nationale (2000), le Sud est la région de prédilection de la religion chrétienne. Les faits sont têtus. Mais au lieu que nos diversités confessionnelles et ethniques favorisent le vivre-ensemble, elles ont, au contraire, alimenté les rivalités.

 La politique ethnocentrique pour se maintenir au pouvoir 

Maréchal du Tchad, les conflits intercommunautaires ne datent pas de 1990.  Tous les chefs d’Etat du Tchad indépendant, de Ngarta Tombalbaye à Félix Malloum en passant par Goukouni Weddeye et Hissein Habré ont entretenu les conflits ethniques pour se maintenir au pouvoir. Mais sous votre régime, l’ethnicisme a atteint un degré culminant avec des corollaires tels que les discriminations et les conflits intercommunautaires. Un exemple : en 2001, des cuisiniers ont été licenciés de la présidence à cause de leur appartenance ethnique (Sara). M. Djimtola Nelly à travers un article publié dans Ethnie et alternance politique au Tchad (1997) nous fait comprendre que le temps n’a pas permis à aux ethnies qui vivent sur le sol tchadien de se connaître. D’où la persistance des conflits savamment exploités par des politiciens. Pour mieux comprendre cette triste réalité tchadienne, j’ai aussi publié avec le Professeur Mathias Eric Owon Nguini (Cameroun) un important article dans la revue Enjeux n°32 en 2007. La Place des solidarités et rivalités ethniques dans les luttes pour le pouvoir étatique du Tchad (de 1960 à 2007), tel est le titre de notre article qui explore toutes les facettes de cette problématique. Dans cette publication à caractère scientifique (universitaire), nous avons fait une lecture sociopolitique et géopolitique des conflits intercommunautaires au Tchad tout en mettant en perspective critique la récurrence sous les différents régimes de la question peu appropriée de l’hétérogénéité ethnique dans notre cher pays. Les voies politiques suggérées par notre article prennent en compte la concorde interrégionale et ethnorégionale. Monsieur le Président, les Tchadiens de la génération 1990 comme certains marchands de la mort qui polluent notre espace public ne le savent pas : la stabilisation politique du Tchad doit passer nécessairement par la création d’un climat de paix dans lequel n’existerait plus l’obsession pour le pouvoir central. La création du poste de Vice-président de la République semble être une passerelle pour régler définitivement cette question. Le pouvoir central dont vous êtes le principal tenant, s’il souhaite désigner “l’homme du peuple’’ comme vice-président, doit s’appuyer sur ce poste pour rétablir une forte confiance entre les Tchadiens de tous les horizons. Cela suppose la prise en compte de la proposition que je voudrais bien soumettre à votre bienveillance. Qu’il plaise à votre Excellence de tirer le meilleur parti de cette proposition.

Pour une alternance Nord-Sud au Tchad 

Maréchal du Tchad, depuis votre accession à la magistrature suprême en 1990, vous êtes animé d’un esprit de dialogue. La tenue de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) en 1993 dont nous célébrons aujourd’hui le 28ème  anniversaire, en est une preuve. A travers cette grande messe, les Tchadiens ont évalué les voies et moyens pour rééquilibrer les rapports institutionnels entre le Président de la République et les autres pouvoirs. 28 ans après, le Tchad tangue comme un bateau ivre et nous continuons toujours à chercher les paramètres pour la régulation de nos problèmes politico-communautaires et identitaires pour une concorde interrégionale et ethnorégionale durable. Pourtant il suffit de regarder juste à côté, chez nos voisins pour forger la voie qui nous permettra de taire les tensions entre les Tchadiens du Nord et ceux du Sud.

Au Liban, cette question est déjà réglée, il y a de cela un siècle. Au pays des cèdres, lorsque le Président élu est de confession musulmane, le  Premier Ministre est désigné parmi les chrétiens. Le Nigéria voisin semble être aussi un très bon exemple. Le pays de Muhammadu Buhari a fait de l’inclusion institutionnelle une culture. Comme on peut le constater, le Vice-président d’un candidat musulman du Nord vient toujours du Sud majoritairement chrétien. Cette pratique d’alternance Nord-Sud à la présidence de la République est intégrée dans un système de tradition non écrite au Nigéria.

Pour un Tchad sans clivages 

Maréchal du Tchad, je ne suis pas un mage venu d’Orient,  non plus un marabout d’Afrique, moins encore un mendiant politisé pour attirer votre attention sur ce fait politique hautement sensible. C’est ma posture de citoyen et d’ancien grand reporter, ainsi que ma posture philosophique qui m’autorisent à faire cette analyse qui mérite de retenir votre attention. Je suis loin de la logique des tribalistes et/ou régionalistes qui peuplent notre vaste pays. Pour dire peu, je vous propose de verser ma proposition dans la balance et vous verrez qu’elle vaut son pesant d’or. En suivant ces exemples qui nous viennent d’ailleurs, le Tchad pourra taire définitivement ses vieux débats de clivages qui continuent de faire de nombreuses victimes. Cela dit, le prochain Vice-président de la République doit être nommé sur la base d’un accord d’alternance ; et ce, pour apaiser les conflits entre le Nord musulman et le Sud chrétien. Comme le disent Chrétien Jean-Pierre et Prunier Gérard dans Les Ethnies ont une histoire (1989), le fait d’appartenir à un ordre ethnique en tant que groupe social de type communautaire est un fait social et culturel. Cette constitution historique anime la conscience collective des Tchadiens depuis 60 ans. L’heure est venue pour faire comprendre à nos compatriotes que l’ethnicité, au lieu d’être une source de violence, doit plutôt nous servir à construire la paix et le progrès. Au cœur de la gestion de la chose publique, nous ne devons pas perdre de vue que l’ethnicité s’impose comme une conduite communautaire. Seulement, nous devons, à tout instant, nous élever au dessus de ce fait culturel (ethnie) pour bâtir notre pays. Car l’Etat est au dessus de nos rivalités identitaires (cohabitation entre Agriculteurs et éleveurs, entre autochtones et allogènes, etc.). Il faut sauver le verrou, briser cette chaîne qui nous maintient dans l’ethnocentrisme, et nous condamne à vivre sans cesse dans des relations conflictuelles telles des israélites et Madianites, ou nous rend esclave de nos turpitudes telles des juifs hellénistes et des juifs hébreux, incapables de maîtriser nos haines tribales.

Des critères objectifs en dehors des considérations ethniques 

La nomination d’un Vice-président est depuis quelques semaines au cœur des débats. Elle continue de faire couler autant d’encre que de salive. Dès lors, pour sauver la mise, il est de votre devoir de choisir un homme qui a les bases d’une culture stratégique nationale. Il vous faudra un homme qui soit capable de maîtriser les enjeux relatifs à notre histoire politique. Les critères objectifs que doivent remplir le prochain vice-président de la République peuvent être les suivants : au-delà de la probité d’esprit et de l’élan du cœur, il nous faut un leader politique qui a une vue claire des problèmes politiques, économiques, sociaux, éducatifs, sécuritaires et diplomatiques du Tchad. C’est parmi les entrepreneurs politiques que vous trouverez cet oiseau rare. Qu’il soit un homme de terrain. Je ne parle pas ici de ces néophytes ou aventuriers politiques, de ces passe-volans en quête d’alliance, de ces colporteurs et courtisans qui rôdent autour de votre palais rose et animent les petits partis politiques. Je ne parle pas, non plus, de ces agitateurs d’idées, de ces mouchards qui bourdonnent dans nos médias publics. Le Vice-président doit être désigné parmi les présidentiables ; autrement dit, il nous faut un homme qui a été, au moins une fois, candidat à l’élection présidentielle au Tchad. Un tel profil donnera satisfaction à la population tchadienne. Des hommes politiques, répondant à ce critère, vous en connaissez. Vous les connaissez comme les poches de vos djellabas. Faites donc appel à l’un d’entre eux pour votre attelage.

Maréchal Idriss Déby Itno, le chemin est encore long pour faire du Tchad un pays émergent, un Etat de droit. Ne perdez pas de vue les promesses faites au Pays-Bas à vos parrains avant votre marche décisive sur N’Djaména en décembre 1990. Je formule le vœu que vous parveniez à désigner à vos côtés un leader incontesté, répondant aux aspirations du peuple tchadien, pour le bien de votre régime présidentiel intégral.

N’Djaména, 15 janvier 2021,

Collaboration Journal Eclairages/Regards d’Africains de France

 

 

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