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France

 

Directeur de publication

Moussa T.  Yowanga

Rédacteur en chef

 Ahmat Zeidane Bichara

 Siège :  France

 Email :  raf.journal09@gmail.com

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Publié par Ahmat Zeïdane Bichara

Unanimement salué pour son travail acharné en faveur du respect des droits de l’Homme au Tchad, Mahamat Nour Ahmed  Ibedou mène depuis août 2020, un combat difficile sur le plan judiciaire pour obtenir l’annulation pure et simple de l’ordonnance le suspendant de son poste de secrétaire général de la Convention Tchadienne des Droits de l’Homme (CTDDH), prise par le président du tribunal de grande instance de N’Djaména. Acteur majeur de la société civile et observateur avisé de la société tchadienne, il se prononce essentiellement sur la problématique des droits de l’homme au Tchad. C’est une formidable opportunité de recueillir ses réponses pour éclairer l’opinion publique souvent peu ou mal informée. Merci d’avoir réagi favorablement à notre sollicitation d’entretien.

Vous êtes engagé depuis votre suspension par ordonnance judiciaire du 12 août 2020 dans un bras de fer politico-judiciaire absolument surréaliste. De quoi s’agit-il exactement ?

Mahamat Nour Ibedou : En effet, le 13 Août 2020, une ordonnance portant suspension de mes fonctions de Secrétaire général de la CTDDH signée le 12 du même mois par un juge du tribunal d'instance, Hamit MUSTAPHA Nour nous avait été notifiée par huissier. C’est ainsi que nous avions appris que cette ordonnance avait été prise « au pied de la requête » (habituellement prise en cas d'urgence et pour éviter un péril à venir) et sur plainte de Ahmat Hassaballah,  un ancien membre du Comité Exécutif qui avait été préalablement suspendu pour avoir détourné de l'argent destiné à la caisse de l'organisation.Comme le pouvoir a toujours cherché en vain à me nuire, ils ont trouvé en cet individu une aubaine et après lui avoir dit de donner un point de presse dans lequel il s'attaque sans raison à la CTDDH et à ma personne. C'est ainsi que pendant que j'étais allé à Mongo pour le décès de ma petite sœur, les camarades du Comité Exécutif en réaction à son point de presse qui était un acte grave l'ont exclu de l'organisation par une décision signée du Secrétaire Général intérimaire le 28 juillet 2020. Il n’avait donc aucune qualité pour déposer une plainte contre moi le 12 Août 2020 étant entendu qu'il n’était plus membre depuis le 28 juillet 2020.

La concrétisation des intentions de Mr Deby s'est manifestée le 04 Décembre 2020, quand une pseudo assemblée générale composée d'un public fourni par des agents de l'ANS dont les visages étaient soigneusement cachés  derrière de masques s'est tenue sous protection policière et a prétendument porté Al Bissaty Saleh  un de mes anciens  conseillers, exilé depuis 2 ans en France à la tête de la CTDDH comme Secrétaire Général. Ce personnage avait été appelé à l’ambassade du Tchad et il lui avait été remis, un billet d'avion pour N’Djamena,  un titre de voyage provisoire et de l’argent il y a plus de 3 semaines. Cette cérémonie grotesque, nous l'avions vue venir quand nos contacts en Europe nous avaient alertés sur ce qui se tramait entre le gouvernement tchadien,  l'ambassade du Tchad à Paris et Al Bissaty.Il est intéressant de souligner qu'après ma suspension illégale, les camarades du bureau avaient voulu organiser  une assemblée générale qui avait elle aussi été illégalement interdite par le même juge véreux Hamit Mustapha Nour alors que le Comité Exécutif n’était en rien concerné par ma suspension. Ce juge qui fait la honte du pays a interdit sans vergogne une assemblée générale d'une organisation indépendante et laisse des agents usurpateurs qui n’ont rien à voir avec la CTDDH organisée une AG au nom de celle-ci. Pour ce qui concerne la procédure judiciaire engagée contre moi par les hautes autorités, le dossier est en appel; mais nous ne nous faisons aucune illusion quant à une éventuelle victoire judiciaire étant entendu que toutes les juridictions sont dirigées par des individus indignes de ce titre de juge et qui sont la honte du pays. Nous voudrions simplement démontrer à la face du monde que notre justice est à un degré avancé de putréfaction.

Certains responsables des ADH reprochent à l'opposition d'être divisée et pourtant leurs organisations n'en sont pas épargnées. Pourquoi il semble difficile aux ADH de mettre en sourdine leurs divergences ?

Les récentes mobilisations des citoyens africains contre les mauvaises gouvernances de leurs  pays respectifs, mobilisations qui avaient abouties aux départs des chefs d'état indésirables l'ont été grâce à une conjugaison des efforts des deux composantes de la vie politico sociale de ces pays. La société civile et les partis politiques se sont mis ensemble pour arriver à ces résultats parce qu’ils ont compris qu'ils sont des alliés objectifs.Hélas dans notre pays cette donne  n’est pas comprise par tout le monde et quoiqu'on en dise il existe une certaine méfiance entre les partis politiques et les organisations de la société civile.

Comprenez-vous cet acharnement contre vous et la CTDDH ?

Oui parce que notre organisation a toujours été à l'avant-garde de toutes les contestations et dénonciations des méfaits de ce pouvoir mafieux. Figurez-vous qu'en juin 2020, Idriss Deby avait donné des instructions fermes à Djimet Arabi, ministre de la Justice  d'utiliser tous les subterfuges judiciaires pour ôter Ibedou de la tête de cette organisation et cela avant les élections.Nous n'avions à l'époque pas accordé de crédit à cette information parce qu’il n'existe aucune disposition ni légale ni réglementaire permettant à un juge de suspendre un responsable d'une association indépendante qui est en fait régie par ses propres textes. Pourtant, cette information était crédible et elle avait été confirmée par plusieurs sources concordantes. Cet acte invraisemblable participe de cette dérive dictatoriale du régime qui s'est manifestée ces derniers temps;L'approche des élections explique la fébrilité de ce système devenu réfractaire à toute critique et à toutes éventuelles contestations. C'est pour cette raison qu’Idriss Deby ne veut pas avoir Ibedou devant lui pour démasquer le dispositif de fraudes électorales qui est déjà en place avec le prétendu recensement, le prétendu enrôlement biométrique des Tchadiens sur lequel nous reviendrons très bientôt.

Comment expliquez-vous le manque d’une réelle mobilisation et de solidarité des associations des Droits de l'Homme à votre égard ?

Il y a eu une vraie mobilisation au début quand la prise de cette ordonnance illégale avait indigné tout le monde: au plan interne, l'UST, le collectif des Associations de Défense des Droits de l'Homme composé de 7 ADH, l'ATPDH et même la CNDH qui est un organisme étatique a écrit au Ministre de la justice pour demander ma réhabilitation; toutes les organisations précitées avaient  publié des communiqués de presse exigeant cette réhabilitation. Je ne parle pas du soutien extérieur qui est le plus important. Je citerai aussi les motions de soutien envoyées par tous les points focaux de la CTDDH en province et une pétition signée par les militants sur toute l'étendue du territoire est toujours en train d'être signée.Le récent forum citoyen organisé par les partis politiques, la diaspora et les camarades de l'opposition armé n'a malheureusement pas vu une forte participation de la société civile tchadienne à part ma participation. Il est cependant impératif que ces malentendus soient rapidement dissipés parce que l'enjeu dépasse le cadre de nos petits égos.

Le pouvoir instrumentalise certaines associations civiles créées parfois de toutes pièces afin de nuire à d'autres.  Cela vous affaiblit-il ?

Évidemment quand elles-mêmes se réclament de la société civile, cela nous affaiblit un peu, Mais quelquefois étant entendu que la raison d'être de ces pseudo organisations ne dépend que de notre existence à nous de la société civile engagée, ils ne nous inquiètent plus puisque leur mission est celle de prendre systématiquement le contrepied de tous les actes que nous posons et que l'impact des déclarations de ces officines est quasi nul auprès de la population.

Comment expliquez-vous la sous-représentation des femmes dans les instances dirigeantes des ADH?

Vous avez raison et presque toutes les ADH ont ce problème ; il est peut-être temps d'être  au diapason des habitudes  temps actuels, de prendre le problème à bras-le-corps et d'en faire une priorité pour nous rattraper.

Le Tchad dispose d'une commission nationale des droits de l'Homme CNDH érigée au rang d'institution par la constitution promulguée le 04 Décembre 2018.Quel regard portez-vous sur le début de ces réalisations ?

La CNDH avait certes bien commencé et elle nous avait même surpris après la publication du rapport de notre organisation dénonçant le massacre des 44 prisonniers faussement accusés d'être des éléments de la secte terroriste Boko Haram. Le rapport de la CNDH qui a été présenté après le nôtre a confirmé toutes les affirmations de  notre rapport. De même, nous avons salué la lettre écrite par son président au ministre de la justice demandant ma réhabilitation et déclarant l'ordonnance illégale. Son président était allé même soutenir les chefs de partis dont nos sièges avaient  fait l’objet d'encerclement par les policiers. C'était trop beau pour être vrai et comme il fallait s'y attendre une institution étatique dans le système Deby ne pouvait incontestablement pas se permettre ces libertés et malheureusement une inflexion majeure s’est faite sentir dans la position de cette institution lors de la dernière sortie de son Président : celui- ci déclarait il y a moins d'une semaine  qu'il a visité les 3 cachots de l'ANS et que les détenus étaient bien traités démentant ainsi l’esprit de notre communiqué de presse sur le sujet. Apparemment on lui a tiré les oreilles et les pendules ont donc été remises à l'heure.Je profite de cette occasion pour réaffirmer la véracité des faits décrits dans notre publication et je peux vous informer que l'enquête menée nous avait pris plusieurs mois et nos enquêteurs confirment toutes leurs informations avant de rédiger leurs rapports.Donc il n’existe pas trois cachots mais une dizaine disséminée dans la ville de N’Djamena et au moins cinq de ces cachots sont connus, localisés et identifiés par nos enquêteurs. Il en existe même un à la présidence où les détenus sont gardés au secret et comme à l’ANS, torturés.

Malgré le témoignage accablant sur RFI de deux anciens détenus de la prison secrète de l'Agence nationale de sécurité (ANS) découvertes par la CTDDH, le gouvernement tchadien continue de nier l'évidence en parlant de cachots où les détenus sont très bien traités.  Que lui répondez-vous?

Que c'est tout simplement un tissus de mensonge et toute la planète a constaté que le ministre de la justice qui avait implicitement confirmé l'existence de ces cachots avait été violemment contredit par le porte-parole du MPS suivi d’Idriss Deby lui-même niant grossièrement la présence de prisonniers politiques et enfin le ministre de la Communication qui est venu couronner ce mensonge d'Etat. Cette fébrilité des officiels du pays traduit une certaine fébrilité qui n'a échappé à personne.

A cinq mois des élections présidentielles, prévues en Avril 2021, qu'attendez-vous des acteurs politiques et des forces de sécurité en matière du respect des droits de l'Homme au Tchad ?

A dire vrai, toute la classe politique, les leaders d'opinion,  les leaders de la société civile, bref toute la classe socio politique est résignée à attendre simplement la prochaine « réélection du Maréchal Deby ». Au vu du gigantesque dispositif de fraudes déjà solidement mis en place et de l'apathie dans laquelle baigne la classe politique actuellement, personne ne se fait d'illusion quant à l'issue du prochain pseudo scrutin. Quant aux forces dites de l'ordre, elles seront naturellement sollicitées pour accompagner la proclamation des résultats par la CENI, résultats des fraudes de la CENI qui seront validés pour l’occasion  par le Conseil constitutionnel; on demandera alors aux militaires et autres civils armés de tirer violemment en l'air pour accompagner la proclamation des résultats, terroriser les Tchadiens et dissuader ainsi toute velléités de contestation comme en 2016.Des militaires tchadiens avaient disparu pour avoir voté pour l'opposition à  cette occasion. Nous  reviendrons en détail et en temps voulu sur ce chapitre.

Que peut faire, à votre avis, le gouvernement pour éviter un climat tendu en période électorale?

J'ai en partie répondu à cette question; une petite précision: on parle généralement de gouvernement alors que toutes les décisions sont prises par Idriss Deby et lui seul; au Tchad on ne peut pas parler de gouvernement comme organe homogène de décision; j'ajouterai simplement que le climat tendu en période électorale sera créé de toutes pièces  dans une campagne de terreur généralisée sur toute l'étendue du pays. Au lieu de l'éviter Idriss Deby le suscite même comme son assurance-vie qui contribuera à parachever son dispositif de fraudes.

Quel rôle doivent jouer les Associations des Droits de l'Homme pour contribuer à la tenue des élections  transparentes et apaisées ?

Des associations des Droits de l'Homme s'inscrivent à  chaque élection dans le dessein  soit disant pour veiller à la transparence du scrutin etc…Notre organisation la CTDDH a toujours décliné sa participation à cette vaste comédie : étant entendu que le dispositif de fraudes massives commence depuis le recensement avec les mineurs, le doublons, le recensement des étrangers etc. et qu'il continu par les bourrage des urnes, les changements des procès-verbaux, les saisies des données effectuées par des recrutés pour saisir des chiffres qui  leurs sont dictés ainsi que la publication des résultats issus de cette chaîne de fraudes à plusieurs niveaux, l'apport des ONG et celui des associations dans la transparence du scrutin est tout simplement marginal.

Les forces de sécurité ont récemment encerclé les sièges et/ou domiciles de certains opposants politiques et leaders des ADH ayant boycotté le 2e forum national inclusif. Peut-on considérer le Tchad comme étant un Etat respectueux des valeurs démocratiques ?

L’encerclement des sièges  ou même des domiciles des chefs de partis politiques et de ceux de la société civile par les forces de sécurité est venu confirmer la dérive dictatoriale qui s’était accentuée avec l'intronisation de Deby comme maréchal. Les répressions et tracasseries de toutes sortes et la guerre menée systématiquement contre la société civile entrent en droite ligne de cette option tyrannique prise par le régime Deby. Cette dictature a atteint un seuil tel que même boycotter le 2e forum de Deby et organiser un forum citoyen à  la place devient une raison pour encercler des sièges et maisons de chefs de parti et emprisonner des acteurs de la société civile. Tous les attributs de ce qu'on peut appeler un Etat démocratique ou un Etat de droit sont tout simplement inexistants et c'est la loi du dictateur Deby qui s’exerce, souvent à  travers ses forces dites de l'ordre et d'une justice son bras armé et la honte du pays.

Chaque année, des étudiants tchadiens sont tués à l'étranger dans l'indifférence du gouvernement qui garde un mutisme sidérant. Quelle est votre opinion ?

Ce phénomène dont la récurrence est inacceptable  est à  mettre au passif de la diplomatie  de Deby ; il est clair que ce dernier ne s'intéresse dans la conduite des affaires du pays qu’à tout ce qui peut lui rapporter de l'argent; c’est ce qui explique que tous les secteurs de l’État sont négligés. Le ministre par exemple des Affaires étrangères ne peut rien décider sans l’aval de Deby qui en plus détient le cordon de la bourse. Tous les ministres n’ont plus de crédits pour fonctionner depuis longtemps; c'est ainsi que la diplomatie tchadienne est à l’image de la médiocrité qui caractérise le système Deby dont le nationalisme n’est pas sa qualité première. Nous avions attiré à maintes reprises les autorités sur ce phénomène mais en vain.

Que vous inspire la création du poste de vice-président lors des assises  du 2e forum national inclusif ? 

La création de ce poste de vice-président est naturellement le prélude à une monarchisation du pouvoir. Cette monarchisation a démarré avec l'intronisation de Deby au rang de Maréchal et déjà l’on voyait venir le poste de vice-président et un peu plus tard, son intronisation comme empereur qui impliquerait naturellement la succession au trône par filiation : à cette allure, nous risquons d’avoir Idriss Deby premier et après lui, un héritier du trône qui sera son enfant et adieu la république; regardez l'empereur Bokassa; il n’avait pas commencé autrement.

En septembre, une douzaine d'organes de presse ont été  suspendus pour 3 mois par le président de la HAMA justifiant la décision  par un défaut de mise en conformité à  la loi et l'absence de réponse  à  des sollicitations de la Haute autorité relatives à la situation de chacun des directeurs de publication et de rédacteur en chef. Quelle est votre réaction en tant que défenseur des droits de l'Homme ?

S’attaquer à la presse privée indépendante qui a toujours été à l'avant-garde de la lutte pour le respect des droits au Tchad est manifestement un recul important de ce qui nous reste de Démocratie. Il est évident que le Tchad de Deby n'est plus un Etat de droit depuis longtemps. Nous condamnons cette dérive qui entre en droite ligne de la politique de terreur aujourd’hui et les prétextes utilisés pour punir ces journaux est tout simplement ridicule et constitue un muselage de toute expression démocratique. C'est n’est ni plus ni moins que l'instauration de la pensée unique.

Si vous aviez des recommandations à faire aux autorités en matière de protection et promotion des Droits de l'homme,  quelles seraient-elles?

Nous leur répétons tout simplement qu'ils respectent les droits fondamentaux de l'Homme connus et inscrits aussi bien dans la loi fondamentale de chaque pays et des outils internationaux ainsi que leurs protocoles additionnels. Notre expérience nous amène à penser que le système Deby et ses violations quotidiennes des droits de l'Homme sont devenus pour les tenants du pouvoir une seconde nature; ces habitudes néfastes s'expliquent d’abord par le fait que la plupart des décideurs sont analphabètes et le concept de droit de l'Homme leur est totalement étranger. Ce système est trop ancré dans la société que seul un changement du système lui-même est indispensable.

Propos recueillis par Moussa S. Yowanga / Ahmat Zeidane Bichara

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