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France

 

Directeur de publication

Moussa T.  Yowanga

Rédacteur en chef

 Ahmat Zeidane Bichara

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Publié par Ahmat Zeïdane Bichara

« 78% des personnes sondées estiment que la laïcité est menacée alors qu’elles n’étaient que 58% en 2005 ».

De manière cyclique et au gré des événements et faits divers, la question de la laïcité refait surface et alimente les débats au sein de la société française. A la veille de l’examen d’une proposition de loi des députés Les Républicains (LR) au Sénat, souhaitant l’interdiction du port de signes religieux aux parents accompagnant des sorties scolaires, confortés par un sondage Ifop-JDD  selon lequel trois Français sur quatre en sont favorables, la polémique ne cesse alors d’enfler. 78% des personnes sondées estiment que la laïcité est menacée alors qu’elles n’étaient que 58% en 2005. Le président Emmanuel Macron n’est pas resté silencieux, puisqu’il avait déclaré lors de son récent déplacement à l’île de La Réunion à la chaîne Réunion La 1ère : «Dans les services publics, il y a un devoir de neutralité. Quand on éduque nos enfants, on demande qu’il n’y ait pas de signes religieux ostentatoires. Après, ce qui se passe dans l’espace public, ce n’est pas l’affaire de l’Etat ou du Président de la République». C’est dans ce contexte tendu que l’homme d’affaires algérien Rachid Nekkaz, auteur du livre «Le Voltaire du Niqab » s’est confié à nos confrères de Sputnik France. Durant cet entretien, il s’est expliqué sur sa conception de la laïcité, son engagement en faveur des femmes portant le voile et sa volonté de créer un fonds d’un montant de 10 millions de dollars pour les femmes qui seraient amendées en cas de promulgation d’une loi contre le port de voile en France et en Europe. Notre Rédaction fait un zoom sur cette interview à l’heure du débat contradictoire sur la laïcité.

Sputnik France: En pleine polémique sur le voile, plusieurs centaines de manifestants se sont réunis le 27 octobre à Paris afin de dénoncer «l’islamophobie» et la «stigmatisation des musulmans». Selon vous, les musulmans sont-ils stigmatisés en France?

Rachid Nekkaz: «Tout d’abord, je pense qu’il n’est pas juste de qualifier des citoyens français selon leur religion. Cette citoyenneté leur confère à la fois des droits et des devoirs. En France, depuis 1905, l’État est séparé de l’Église. Aujourd’hui, dans l’Hexagone, un musulman, aussi bien qu’un catholique, un bouddhiste, un protestant ou un juif, a le droit d’exercer pleinement sa religion en respectant ses devoirs de citoyen. Ce que je constate, c’est que depuis l’attentat du World Trade Center en 2001, nous assistons au fur et à mesure à une stigmatisation de la religion musulmane exercée à travers les femmes. Nous l’avons bien vu en 2004 avec l’interdiction du voile à l’école, en 2010-2011 avec l’interdiction du voile intégral dans l’espace public, suivi du débat sur la viande hallal et la polémique du burqini à la plage et maintenant la demande faite par certains d’interdire le voile dans tous les espaces publics… à chaque fois, ce sont les femmes musulmanes qui sont visées et pas les hommes. Prenons l’exemple des attentats qui ont eu lieu en 2015 et du débat qui avait été lancé concernant la possible déchéance de nationalité de certains terroristes. Le gouvernement de François Hollande n’a pas pris le risque de déchoir de leur nationalité les terroristes de nationalité française. On préfère viser les femmes musulmanes que les hommes, quand bien même ce sont des terroristes.»

Vous faites un parallèle entre la situation actuelle et ce qu’on put vivre les communautés protestante et juive de France par le passé…

Je crois malheureusement que la France est en train de vivre la même chose avec les musulmans que ce qu’elle a jadis vécu avec les protestants. Je rappelle qu’en 1598, l’édit de Nantes a été promulgué par le roi de France Henri IV. Il conférait aux protestants le droit d’exercer leur religion. Ce texte a été révoqué en 1685 par Louis XIV. Un cas de figure similaire s’est ensuite présenté entre la France et les juifs. En 1781, la France leur a attribué la pleine égalité des droits avant qu’un tel régime soit retiré par Pétain en 1940 et l’on sait tous ce qu’il s’est passé par la suite avec la Shoah. Nous sommes en train d’assister à la même chose aujourd’hui entre la France et les musulmans. Cela a commencé avec le regroupement familial en 1976 et depuis 2004, c’est la fin progressive des droits accordés aux citoyens français de confession musulmane. Je pense que cela va aboutir petit à petit à l’interdiction de l’islam dans la Constitution française.

La France a été touchée par plusieurs attentats islamistes ces dernières années. D’après les sondages, une grande partie des Français sont inquiets vis-à-vis de l’immigration ou de la laïcité, que 75% jugent menacée. Comprenez-vous cette peur?

Je comprends totalement la peur de l’opinion publique française, européenne et internationale quand il s’agit d’attentats terroristes perpétrés par des barbares qui se revendiquent de la religion musulmane et qui ne représentent qu’eux-mêmes. C’est une peur légitime et fondée. Si on veut la combattre, il est nécessaire d’ouvrir les voies du dialogue. Il faut faire comprendre que l’islam n’y est pour rien dans ces attentats terroristes. Les auteurs de tels actes sont des barbares qu’il faut poursuivre, condamner et combattre avec toutes nos forces. Ce qui est dangereux aujourd’hui aux États-Unis, en Europe et spécifiquement en France est de faire l’amalgame entre ces barbares terroristes et la religion musulmane. Je rappelle qu’il y a 1,6 milliard de musulmans à travers le monde. Ces petits groupes de terroristes barbares sont en train de salir non seulement la religion musulmane, mais jette également le discrédit sur cette communauté et spécifiquement sur ses femmes. Je crois que la France est une belle démocratie et un État de droit et qu’au lieu de légiférer systématiquement sur les femmes musulmanes, il serait peut-être bon d’ouvrir les voies du dialogue sans condamner un tel ou un tel, en évitant les partis-pris et les stigmatisations.

Vous craignez que la situation s’empire…

La société française va se radicaliser de même que sa communauté musulmane. Et que va-t-il se passer quand tout le monde sera radicalisé? Nous allons vers l’affrontement. Alors, je ne sais pas si des individus recherchent l’affrontement dans ce pays, en tout cas j’observe qu’à chaque période d’élections, des partis politiques jouent avec le feu et essayent systématiquement d’interdire à des femmes musulmanes d’exercer leur religion. J’insiste bien sur cette volonté de prendre les femmes pour cible. Je pense qu’il faut arrêter de jouer avec le feu. Il est nécessaire de débattre, rassurer et que chacun prenne ses responsabilités. Il faut que la communauté musulmane n’hésite pas à condamner fermement et à manifester à chaque attentat islamiste. Elle n’est pas responsable des agissements des terroristes et doit le faire comprendre. Les intellectuels, qui sont des prescripteurs dans la société française, se doivent de jouer l’équilibre et les médiateurs afin que le vivre-ensemble continue d’être une valeur importante dans le pays.

Vous êtes prêt à créer un fonds d’un montant de 10 millions de dollars afin de payer toutes les amendes que provoquerait la promulgation d’une loi antivoile en France et en Europe. Vous dites être dans une posture «voltairienne». Pouvez-vous nous en dire plus?

Voltaire en 1765 a défendu la dignité du protestant Jean Calas, qui, je le rappelle, a été condamné par le parlement de Toulouse, torturé et tué en place publique. Voltaire n’était pas protestant, mais il a défendu la liberté de religion. C’est à la suite de cette noble action qu’il a publié son Traité sur la tolérance. Je me revendique totalement de l’héritage de Voltaire, qui a passé plusieurs années en prison. C’est un homme qui est allé au bout de ses convictions. Je déplore qu’aujourd’hui, lorsque l’on s’appelle Rachid Nekkaz et que l’on est musulman, on ait l’impression que l’on n’a pas le droit d’avoir une position voltairienne. Ma femme est Américaine, elle ne porte ni voile, ni burqini, ni Niqab et ensemble nous défendons la liberté religieuse. À la fois celle des femmes qui décident le voile ou le niqab quand bien même, à titre personnel, nous nous y opposons. De même que nous défendons la liberté de celles qui refusent de porter le voile. Je rappelle que je me suis rendu à Téhéran en mars 2018 pour faire libérer 29 femmes qui avaient été incarcérées, car elles avaient retiré leur voile en place publique. J’ai été le seul homme politique, dans le monde entier, à avoir rencontré l’avocate maître Sotoudeh et c’était avec elle que j’avais mené cette action. Malheureusement, cette dernière a depuis été condamnée et emprisonnée en Iran. Je n’ai pas une tolérance à géométrie variable. Je défends la liberté dans les deux sens.»

Propos recueillis par Sputnik France, choix de la Rédaction.

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